Paris,
dix-huitième arrondissement. Deux heures du matin. Une
portière claqua, et le bruit caractéristique de
chaussures à talons résonna sur les pavés. Une
jeune fille vêtue d'une élégante robe Chanel*
remercia le chauffeur et marcha tranquillement jusqu'à
l'entrée d'un immeuble bourgeois, sans se retourner au bruit
de la Porsche* noire qui redémarrait déjà. Tomoe
composa le code, 2863B, et un bruit sonore annonça l'ouverture
de la porte. La jeune fille se faufila à l'intérieur et
appela un ascenseur. Elle le prit, et se rendit au septième
étage. L'avant-dernier.
Arrivée
dans l'appartement, elle déposa son sac Prada* sur un sofa en
cuir noir avant d'allumer une à une toutes les lumières.
Dans toutes les pièces, sauf dans la chambre de sa petite
sœur. Une manière de se sentir moins seule, d'avoir moins
peur. Un rituel. Tomoe mit un CD de Renan Luce dans la chaîne
Hi-fi nouvellement achetée et baissa le son au minimum. Mayako
dormait. En grande sœur attentionnée, la jeune fille ne
voulait pas perturber son sommeil.
La
demoiselle ôta ses escarpins, bien trop inconfortables. En bas,
elle sortit un verre du bar, et se prépara un cocktail. Bien
fort, mélange de vodka, de citron vert et d'alcool pur. Un
rituel. Ses parents n'étaient pas là. Comme souvent.
Monsieur Shirakawa père était parti en voyage
d'affaires à Amsterdam. Madame Shirakawa mère rendait
visite à ses parents au Japon. Son frère lui était
sûrement en train de draguer à tout va dans une boîte
libertine. Cela faisait longtemps que Monsieur et Madame Shirakawa ne
s'intéressaient plus à la vie de leur fils aîné.
Il était sensé réviser son concours chez un ami.
Soit, il révisait donc son concours chez son ami. Tomoe était
seule. Seule avec sa solitude, comme aurait dit le Paresseux.
-Sacré
Sid va...
La
jeune fille se lova sur le sofa, son verre à la main. Elle but
quelques gorgées de sa boisson fortement alcoolisée. La
demoiselle revenait d'une petite « fiesta entre bourges »
comme elle disait en chuchotant à Mayako, et cette fête
l'avait épuisée. Sourire à tout bout de champ,
faire semblant de ne jamais boire devant les parents des autres,
complimenter hypocritement la nouvelle coupe, le nouveau petit
copain... Ces genres de soirées VIP, « Party' »
réservées aux plus riches, et bals bourgeois, ou plutôt
« soirées mondaines » faisaient partis du
quotidien nocturne de la jeune Japonaise. Sa mère avait
insisté pour qu'elle se fasse des relations parmi la crème
de la société parisienne, arguant que son joli minois
pourrait faire tomber bien des cœurs et jouer comme argument lors de
contrats négociés par la société de son
père. À l'époque où elle avait accepté
de jouer ce petit jeu d'un air blasé, Tomoe ne savait pas ce
qu'elle faisait.
La
jeune fille vida son verre d'un trait, se remémorant la
soirée. Elle avait vu quelques amies du lycée, filles
de riches elles aussi, et son petit ami, Mathieu. Mathieu. Ce garçon,
cet homme, lui posait bien des problèmes. Elle se sentait bien
dans ses bras... mais le jeune homme se faisait de plus en plus
pressant. Et elle ne voulait pas donner sa virginité au
premier venu. Tomoe soupira et ses pensées errèrent
jusqu'à son pays natal. Depuis combien de temps n'était-elle
pas allée au Japon ? Elle se leva, pour remplir son verre, une
fois de plus, se sermonnant intérieurement. Elle buvait trop.
Tomoe
se rassit et avala cul sec son verre. Un air de nostalgie
s'était peint sur son visage. Elle
préférait mille fois leur maison traditionnelle à
Kyoto, calme et apaisante, à leur appartement parisien décoré
dans un style des plus sobres et plus design. Beaucoup trop
impersonnel. La demoiselle savait parfaitement qu'aux yeux des autres
elle avait tout, mais de son propre point de vue, elle ne possédait
rien. Ses amies la vampaient, attirées par l'argent de ses
parents. Son petit copain ne voyait que son physique. Ses parents ne
s'occupaient pas, ou peu d'elle. Son frère se désintéressait
de sa vie. Il n'y avait que Mayako pour qui elle comptait, et
inversement.
* Surtout ne citons pas de marques ^^